23 décembre 2007 par Emily Pearl
L’histoire de l’art n’est pas une science exacte. A dire vrai, je ne considère pas cette discipline comme étant une “science” à proprement parler, c’est-à-dire “une discipline ayant pour objet l’étude des faits, des relations vérifiables” (définition du Petit Larousse 2005). Qu’est-ce qu’un fait en histoire de l’art ? Une oeuvre sculptée, peinte, crayonnée ? Ou bien sont-ce les traces historiques, écrites, engendrées par la création des-dites oeuvres ? Quand bien même des esprits supérieurs et savants auraient décidé d’instituer ces traces écrites en tant que “faits” en histoire de l’art, par quel raisonnement alambiqué leur serait-il possible de discerner la subjectivité propre à leurs auteurs de la “réalité historique” ? Autant d’interrogations suscitées par la pratique quotidienne et prosaïque de l’histoire de l’art, impliquant nombre d’incertitudes quant au rassemblement du corpus d’oeuvres d’un artiste donné. L’oeuvre peint de Rembrandt (1606-1669) connut à ce titre déboires et rebondissements en tous genres…
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10 novembre 2007 par Emily Pearl
C’est bien connu, pour qualifier une personne plus ou moins proche qui nous semble délicieusement “dérangée”, on en dit volontiers qu’elle est un peu “artiste”. Et l’on a inversement tendance à penser que tous les artistes sont, à un degré plus ou moins profond, “dérangés”… Derrière ce vocable peu flatteur, se cache toute une tradition sémantique héritée du XIXème et du début du XXème siècle, désormais infiltrée dans le langage courant.
Devant ce que certains penseurs du XIXème siècle qualifiaient de “délitement”, voire de dégénérescence, de l’art figuratif, il fallait nécessairement que les productions d’artistes tels qu’Edvard Munch ou James Ensor soient le fruit d’esprits malades et torturés. Evidence socialement plus acceptable dans une société où le rapport à l’autre (la femme, l’artiste, l’enfant, le “sauvage” etc.) était analysé sous l’angle du cloisonnement et de la prédétermination… Vous étiez artiste, mais vous aviez eu la mauvaise idée de faire partie d’une famille où les cas de troubles bipolaires (comprenez ”troubles maniaco-dépressifs”) étaient légion et vous étiez bon pour l’asile. Quand bien même vous seriez le seul membre maniaco-dépressif de votre famille que vous n’en seriez pas moins fou… ou moins artiste. Est-il sincèrement permis de penser que cette oeuvre réalisée par Henri de Toulouse-Lautrec, alors interné dans une maison de santé à Neuilly pour des problèmes d’alcoolisme sévère, en 1899 soit le fruit d’un esprit malade et torturé ?

Henri de Toulouse-Lautrec, Au Cirque: marche espagnole, 1899.
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7 octobre 2007 par Emily Pearl

Kwamé Ryan, directeur artistique et musical de l’ONBA (Orchestre National Bordeaux Aquitaine).
Virtuosité, maestria, fluidité… Bon nombre de qualificatifs tous plus élogieux les uns que les autres se bousculent dans ma tête pour caractériser le talent d’un homme dont le charisme et le regard seuls suffiraient à faire chavirer votre âme d’une gratitude aussi irrésistible qu’indescriptible.
Qu’il meuve imperceptiblement son poignet et l’ensemble des musiciens répond à son appel délicat, mais non moins nécessaire, tel un seul homme chantant sa gloire. Qu’il imprime à sa fine baguette d’improbables mouvements de danse aériens au-dessus de son pupitre et les cordes entrent sur la piste, offrant ainsi aux spectateurs d’ores et déjà subjugués un ballet sensuel et vibrant d’intensité. Qu’il donne aux doigts de sa main restée libre la contraction et la torsion de celle d’un homme en proie à d’indicibles souffrances et les cuivres résonnent fièrement dans les airs à en faire trembler votre coeur d’une puissance incontrôlée. Qu’il esquisse un ultime sursaut de douceur et les bois font entendre leur son clair et cristallin emprunté au chant d’oiseaux célestes.
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29 septembre 2007 par Emily Pearl
“Caro P******** ¹,
Cette lettre, tellement inattendue, risque de t’étonner, de t’irriter même peut-être. J’espère que tu ne m’en voudras pas, mais il faut que je te l’écrive. Je voulais te le confier depuis quelques temps déjà, je n’arrive pas à comprendre comment il t’arrive parfois d’ignorer les ardentes plaintes de certains de tes étudiants de façon à ne pas entendre ce qu’ils te donnent à voir ? Nous avons la même passion pour l’art ; comment se fait-il qu’au moment de nous prendre par la main sur le chemin de la connaissance, nous puissions être aussi loin l’un de l’autre ? Je ne prétends pas que la voie de la recherche universitaire doit être arpentée unilatéralement et qu’il n’y aurait donc aucune autre possibilité de salut une fois l’extrémité de la voie de garage rencontrée.
Non, ce qui me préoccupe, c’est plutôt le type d’écran (fait d’erreurs d’appréciation, de difficultés de compréhension et d’une absence de goût pour toutes ces choses trop matérielles qui font pourtant tourner une université française) que tu sembles à tout prix, à certains moments, vouloir interposer entre toi et moi, une sorte de filtre solaire qui te protégerait de l’éclat de la vérité et préserverait les habitudes acquises dans lesquelles se fonde et se reconnaît notre communauté académique.
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23 septembre 2007 par Emily Pearl

Edouard Vuillard, Portrait de Toulouse-Lautrec à Villeneuve-sur-Yonne, 1898, Musée Toulouse-Lautrec d’Albi.
L’art est une des seules joies de l’existence humaine capable de vous procurer des fulgurances semblant surgir du tréfonds de votre âme ou engendrer des décharges électriques foudroyantes à l’intérieur de votre cage thoracique, vous laissant à la fois exsangue et repu de stimulations sensorielles diverses. L’art d’Henri de Toulouse-Lautrec est un coup porté au coeur. L’impatience du trait, la morsure des couleurs ou la tendresse d’un portrait maternel au jardin concourent à l’attraction et à la fascination perpétuelle du spectateur.
Passé le premier choc, une énorme bouffée de tendresse m’envahit toute entière : tendresse à l’égard de ses modèles, anonymes ou anciennes gloires de Paris du temps où la butte Montmartre était encore un gigantesque cabaret-bordel à ciel ouvert, tendresse à l’égard de l’artiste, qui a peut-être regretté l’absence de celle de son père envers lui. Il en a sans doute conçu en retour une carapace d’auto-dérision, une armure d’humour, une sorte de pudeur quant à son physique atypique dissimulée derrière une extraversion feinte. Il s’adressait les plus sévères attaques avant que le monde ne les lui inflige :
Regardez cette tournure absolument dépourvue d’élégance, ce gros derrière, ce nez en pomme-de-terre… Il n’est pas joli, et cependant après avoir frappé à la porte, et sans s’arrêter au cri d’étonnement de Flavie la concierge… ça a monté l’escalier aussi vite que ses jambes (cassées deux fois, pauvres jambes !…) le lui ont permis
plaisantait-il avec sa grand-tante Joséphine du Bosc. Aurait-il suivi une autre voie que celle de la peinture s’il était né grand, mince, leste et bien portant ? Il en était convaincu :
Quand on pense que je n’aurais jamais été peintre, si mes jambes avaient été un peu plus longues !
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