La Vénus mexicaine
6 mars 2008 par Emily Pearl

Frida Kahlo, Autoportrait en robe de velours, 1926, collection privée (Mexico City).
Le corps d’une jeune fille au regard dur et sensuel qui vous sonde plus qu’il ne se pose sur vous, mais la main délicate et caressante en chemin vers son coeur battant sous l’étoffe rouge sombre, dans un geste mi-abandonné, mi-repoussant. La finesse de la silhouette et la distinction aristocratique du visage, à la bouche finement ourlée de corail et les pommettes discrètement rehaussées de rouge brique, fièrement campé dans mon champ de vision semblent pourtant étrangement précaires au regard de la noirceur du paysage sur lequel elles se découpent. Des tourments qui s’annoncent, elle ne paraît rien en pressentir. Comment peut-elle se planter ainsi, se figer dans une attitude vaguement maladroite de femme fatale, infiniment intrigante cependant et ne rien percevoir du vacarme des orages à venir ? A coup sûr, ce petit corps de femme-girafe faussement fort ne résistera pas aux intempéries entachant l’horizon de sombres volutes marines. Mais un appel du regard, un presque rien dans les yeux, trahit l’assurance trompeuse de la jeune femme trop bien parée. Elle ne tourne pas le dos aux remous par inconscience du danger imminent, elle les ignore car elles ne les connaît déjà que trop bien.
Ce regard, si profond, si troublant, est un défi lancé à l’éloignement, à la rupture, à l’oubli. Le décolleté plongeant n’est en réalité qu’une mascarade dissimulant aux regards trop insistants un corps ayant déjà subi la distorsion de la maladie et l’arbitraire des aléas de la vie. La raideur de sa silhouette a été conquise à ce prix. Nul signe distinctif ou déformation appliqués à ce corps secoué, malmené, réduit en miettes dès les premières années de sa vie. Juste ce cou démesurément long, insolent, juché sur un buste à la consistance de porcelaine. Et cette main aux doigts si fins, si longs eux aussi, déployés dans l’attente d’une autre main qui lui semble irrémédiablement perdue.
Si son corps a jadis connu le martyre de souffrances répétées, c’est son coeur de femme, d’amante, qui rappelle auprès d’elle celui d’un jeune homme trop vite enfui, par l’entremise de cette main à la fois dédaigneuse et invitante. Peut-être sont-ce également le regard, un tantinet désabusé et suppliant, la délicatesse du vêtement, la légère saillie des muscles de son cou, la dureté des cheveux de jais qui l’ont fait revenir auprès d’elle peu après avoir reçu ce portrait en cadeau… Le philtre d’amour pictural avait rempli son rôle à la perfection. Elle ne se doutait encore pas que l’objet de son désir lui serait soustrait quelques mois plus tard et que son talisman d’huile sur toile lui serait, quant à lui, restitué…
Dès lors, ce corps raidi par la maladie, les accidents et les corsets salvateurs, ne cessera de faire régulièrement irruption dans son oeuvre, au gré des blessures et des entailles qu’il subira tout au long de sa pénible existence. Une irruption violente, sauvage, vraie. Pour un enfant perdu trop tôt ou une énième hospitalisation destinée à colmater les brèches de son édifice physique, la même riposte, le même remède aux infatigables coups du sort : l’autoportrait. L’autoportrait comme expression de l’indicible, comme exutoire et refuge de sa propre souffrance. Un concentré de cicatrices béantes, d’actes aux conséquences irréparables, de douloureuses abnégations.
Compléments à l’article :
HERRERA (Hayden), Frida : biographie de Frida Kahlo, Le Livre de Poche, 2003. Frida Kahlo par Frida Kahlo, Christian Bourgeois Editeur, 2007.Afin de poursuivre l’exploration de la vie et l’oeuvre de Frida Kahlo, je vous propose de poser vos mots sur l’une des oeuvres publiées dans cet article afin de nous faire partager votre vision de cette grande artiste mexicaine. Le titre du billet s’inspire du premier tableau proposé, qui était selon Frida une libre interprétation stylistique de la Vénus de Botticelli, oeuvre admirée par son ex-fiancé de l’époque, Alejandro Gomez Arias, à qui cet autoportrait était destiné.Billet publié pour la première fois dans feu la catégorie intitulée “Le Goût du jour” en novembre 2007.






Bonjour Emilie, voilà une très excellente idée…
“Epais sourcils et peau de miel, elle vous fixe du regard avec ses lèvres carmins. Elle ne vous tend pas la main. Elle reste figée alors que derrière elle s’agitent les déferlantes d’un sombre destin. Femme de tête, elle n’a peur de rien…”
Voilà quelques mots qui pourraient m’évoquer ce portrait de Frida !
Bisous ;-). Je repasse très très bientôt !!!
Bonjour Sylvie et merci de ta (très) belle participation !
Peut-être suscitera-t-elle d’autres réactions…
Bises à toi aussi.
Bonjour Emilie,
C’est avec grand plaisir que je viens découvrir ton univers des mots …
Je ne suis pas une inconditionnelle de Frida Kahlo, mais j’ai trouvé ton article superbe. Bravo !
Amicalement
Sunny
Merci beaucoup Sunny !
Au plaisir de te revoir ici.
Coucou !
Comptes-tu te rendre au festival de Romans ?
:
Je viens de publier un article pour s’organiser entre blogueurs (covoiturage, hébergement, rencontres…
http://culture-confiture.over-blog.fr/article-18158085.html
Viens contribuer à rendre ce festival encore plus convivial !
Bonjour Julie !
Pour répondre à ta question, je n’ai pas l’intention de me rendre au Festival ( pour des raisons financières, entre autres) mais j’apprécie ta sollicitude.
Au plaisir de te revoir en ces lieux !