Infernal
29 février 2008 par Emily Pearl
Albi, septembre 2007.
Torturés, écorchés, suppliciés par des hordes de démons à la laideur aussi multiple qu’inconcevable dans l’esprit d’un mortel. Hurlant, implorant, ils sont attaqués de toutes parts par des créatures leur arrachant une expiation éternelle dans le sang, la sueur et les larmes pour un pardon et une rédemption qui ne viendront jamais. Acculés, assaillis par mille tortures et instruments destinés à les accroître, ils grouillent par dizaines de milliers dans les ténèbres et, les yeux exorbités de terreur, leurs visages émaciés subissent les assauts d’avides mains griffues les lacérant d’une caresse meurtrière.
Dans tous les recoins, les abîmes rougeoyants résonnent des cris des esprits neutres et lâches, des esprits vertueux non baptisés, des luxurieux, des gourmands, des avares et prodigues, des coléreux, des hérétiques, des violents contre leurs prochains, contre eux-mêmes, contre Dieu, contre la nature, contre l’art, des fraudeurs et des traîtres ¹ :
Là pleurs, soupirs et hautes plaintes
résonnaient dans l’air sans étoiles,
ce qui me fit pleurer pour commencer.
Diverses langues, et horribles jargons,
mots de douleurs, accents de rage,
voix fortes, rauques, bruits de mains avec elles,
faisaient un fracas tournoyant
toujours, dans cet air éternellement sombre,
comme le sable où souffle un tourbillon.
Et moi, qui avais la tête entourée d’ombre,
je dis “Maître, qu’est-ce que j’entends ?
qui sont ces gens si défaits de souffrance ? ²
L’enfer résonne aussi des pas du diable arpentant sans relâche ses terres aux sols saturés de sang et aux parois suintantes de pourriture. Nul salut, nul espoir, nul repos, nulle lumière exceptée celle d’un bûcher immense et permanent. Rien que des cris effroyables, assez terrifiants pour venir hanter les esprits des vivants jusque dans leurs instants de dévotion les plus intimes. Indubitablement morts, mais encore à mêmes de ressentir la souffrance, leurs râles sont couverts de temps à autre par les grincements métalliques des rouages de leurs instruments de torture.
Un cri fend tout à coup cette cacophonie macabre en même temps qu’un éclair zèbre rageusement le ciel albigeois. La nef retrouve son silence bourdonnant. La tempête a cessé.
¹ Les dénominations des “habitants” des enfers, correspondant chacune à un “cercle” évoqué dans L’Enfer (premier volet de La Divine comédie) de Dante.
² Extrait du chant III de L’Enfer de Dante.
Pour réintroduire un peu de légèreté dans ce billet, je vous rappelle que L’art et cochon participe au Festival de Romans du 1er au 31 mars 2008 dans la catégorie “Blogs Passions” (cf le site du festival dans le premier bloc de la colonne de droite). En même temps, je dis ça… Je dis rien.


J’ai visité cette église, immense paquebot en briques roses, il y a deux ans. Un chef d’œuvre !
Vos phrases nous font ressentir pleinement l’émotion et la peur que ce Jugement dernier inspire : terreurs anciennes, expiation, enfer, douleur. C’est à la fois beau et effroyable. Les fidèles assistant à la messe dans ces époques de grande religiosité devaient être terrorisés par ces scènes d’une terrible réalité.
Je n’avais encore jamais vu une telle qualité de peinture dans une église. Sans compter le reste de la cathédrale qui est somptueux. A visiter d’extrême urgence pour ceux qui ne connaissent pas !
J’avais déjà été très impressionnée lors de ma première visite il y a quelques années, mais je l’ai été encore plus à la seconde l’été dernier ! Il faut dire que le “climat” se prêtait totalement à la pleine appréciation des peintures du Jugement Dernier: l’orage de grêle obscurcissait à tel point le ciel que la violence des scènes peintes n’en était que plus manifeste à la lumière de quelques spots disséminés ça et là. Vous résumez la situation à merveille: à la fois beau et effroyable !
Je ne connais pas Albi, mais si mes pas me mènent dans cette région, je ne manquerai pas de visiter la cathédrale, en pensant à ce billet sur ton blog, Emilie !
Je pense que tu ne regretteras pas ta visite ! Albi est une très jolie ville, qui mérite également le détour pour son célèbre musée Toulouse-Lautrec.
jolie peinture mystérieuse
Merci Gondolfo, au plaisir de te revoir ici.