Haut les masques !
31 janvier 2008 par Emily Pearl
Entre plumes et soie, hommes et femmes, vieillards et galopins, riches et pauvres se côtoient, se rencontrent, s’affrontent, se frôlent dans un bruissement d’étoffes et la résonance de leurs pas sur les rives du Grand Canal. La foule en liesse se déverse en flots ininterrompus dans les boyaux étroits et humides du centre-ville. Qui fête-t-elle ? Ou plutôt que fête-t-elle ?
La liberté provisoirement retrouvée, un instant de transgression accordée annuellement à date fixe par les autorités de la ville. Mais la population célèbre par-dessus tout le plaisir du jeu, du travestissement et de la dissimulation de la réalité quotidienne qui est la sienne dans son écrasante majorité : pauvreté (ou ruine non-avouable pour les notables…), conflits sociaux en tout genre, corruption. Les institutions municipales lui doivent bien ça pour insuffler un élan de fête et d’oubli dans l’esprit de leurs concitoyens.
En cet intermède étrange et surréaliste, la réalité devient subitement immatérielle, le vrai n’est plus véritablement palpable, l’apparence que l’on arbore n’est plus tout à fait la sienne, sans que l’on devienne un autre pour autant. Et pourtant, sous les masques et les capes, les tricornes et les compositions extravagantes maintenues en équilibre instable sur les têtes de ces hommes et de ces femmes, tout le monde se connaît sans se reconnaître. Chacun sait qu’un ami, un voisin, peut-être même un frère, dissimule ses traits sous cette bauta¹ et cette larva². La fièvre de la fête et le sentiment de transgression des normes établies n’en est que plus intense et délicieux.

Pietro Longhi, L’Arracheur de dents, 1746, Pinacothèque de Brera à Milan. Les deux personnages à droite du tableau, ainsi que les deux du fond portent une bauta et une larva.
En un tournemain, les monuments de la ville se métamorphosent en décors d’une pièce de théâtre éphémère et en perpétuelle recréation. Qui saura, une fois la représentation achevée, que cet homme aux allures de prince étranger, au port de tête altier et à la démarche assurée est en réalité le mendiant du coin de la rue ? Ou bien encore que cette jeune coquette, sous des dehors chastes et innocents, ne se risquerait sans doute pas à perdre sa réputation en s’affichant au grand jour avec un amant d’un jour ? Seules les pierres, les portes cochères et les fenêtres dissimulées par la silhouette d’un campanile pourraient trahir leurs secrets…
La rutilance du déguisement, contrairement à la coutume moderne, importe peu : les notables de la ville ne cherchent plus à faire suinter leurs richesses par tous les pores de leur peau, les indigents couvrent leur misère d’un bout de soie. Tout change et s’inverse d’un coup de baguette magique. Une petite révolution en somme… Ne reste que la certitude que chaque citoyen recouvrera son apparence propre à l’issue de cette folle parenthèse.
Bienvenue au coeur de l’un des plus importants rassemblements festifs en Europe, bienvenue dans l’enceinte du théâtre de la vie et de l’éphémère : bienvenue au carnaval de Venise….
¹ La bauta est un morceau de soie encadrant le visage et couvrant les épaules. Il entre dans la composition du déguisement traditionnel porté durant la période du carnaval à Venise.
² La larva est un masque blanc très couvrant présentant une déformation au niveau de la mâchoire supérieure afin de modifier légèrement la voix de son propriétaire.Compléments à l’article :
- Pour en savoir plus sur le carnaval de Venise, vous pouvez consulter ce rapide historique.
- Voir L’Arracheur de dents et Un bal durant le Carnaval en haute résolution.
- Pour un aperçu du carnaval vénitien moderne, rendez-vous sur le blog de Dew.



On s’y croirait. Les tableaux accompagnent avantageusement la description de cette fête d’un autre temps. Des effluves d’Italie nous envahissent et nous donnent envie de s’y rendre de suite. J’ai vu récemment le Tiepolo au Louvre. Superbe !
Se cacher, être un autre, se couler dans l’humeur ambiante incognito, ne pas se dévoiler. C’est souvent ce que l’on fait, même inconsciemment, tous les jours. Pas simple d’être soi-même… Et quel plaisir d’être un autre !
A l’origine, l’article était accompagné de photos du carnaval vénitien moderne. Mais j’ai changé mon fusil d’épaule, car la version moderne de cette fête n’a plus grand chose à voir avec son ancêtre. La notion de transgression et de travestissement de la réalité n’y sont malheureusement plus… Il n’en reste pas moins que cette fête doit tout de même être un régal pour les yeux.