Les fous des pinceaux
10 novembre 2007 par Emily Pearl
C’est bien connu, pour qualifier une personne plus ou moins proche qui nous semble délicieusement “dérangée”, on en dit volontiers qu’elle est un peu “artiste”. Et l’on a inversement tendance à penser que tous les artistes sont, à un degré plus ou moins profond, “dérangés”… Derrière ce vocable peu flatteur, se cache toute une tradition sémantique héritée du XIXème et du début du XXème siècle, désormais infiltrée dans le langage courant.
Devant ce que certains penseurs du XIXème siècle qualifiaient de “délitement”, voire de dégénérescence, de l’art figuratif, il fallait nécessairement que les productions d’artistes tels qu’Edvard Munch ou James Ensor soient le fruit d’esprits malades et torturés. Evidence socialement plus acceptable dans une société où le rapport à l’autre (la femme, l’artiste, l’enfant, le “sauvage” etc.) était analysé sous l’angle du cloisonnement et de la prédétermination… Vous étiez artiste, mais vous aviez eu la mauvaise idée de faire partie d’une famille où les cas de troubles bipolaires (comprenez ”troubles maniaco-dépressifs”) étaient légion et vous étiez bon pour l’asile. Quand bien même vous seriez le seul membre maniaco-dépressif de votre famille que vous n’en seriez pas moins fou… ou moins artiste. Est-il sincèrement permis de penser que cette oeuvre réalisée par Henri de Toulouse-Lautrec, alors interné dans une maison de santé à Neuilly pour des problèmes d’alcoolisme sévère, en 1899 soit le fruit d’un esprit malade et torturé ?

Henri de Toulouse-Lautrec, Au Cirque: marche espagnole, 1899.
Quand on pense que Lautrec avait demandé de simples crayons de couleur afin de prouver à ses soignants qu’il n’était pas à mettre dans le même sac que tous les fous dont il était entouré à la clinique de Neuilly, cette situation, pourtant tragique, a de quoi faire sourire… “Ce qu’on a écrit sur Lautrec est stupéfiant. C’est à croire que pas un de ceux qui lui consacraient des colonnes entières l’ait jamais connu. D’après ces articles, le pauvre garçon serait perdu, condamné à mort par les médecins, voué à la paralysie générale, il ne s’est jamais mieux porté. Il serait fou, il aurait perdu la mémoire, l’usage de ses yeux qui voyaient d’une façon si drolatique et si aiguë, de ses mains qui maniaient le crayon d’une façon si mordante et si déliée : il dessine encore à merveille et il est fort en train.” ¹
Bercées par le développement de la psychanalyse et de la psychiatrie, les recherches scientifiques portant sur la folie, par essence détachée de toute rationalité figurative, se sont très vite orientées vers l’exploration de toutes les possibilités plastiques d’expression à destination des malades eux-mêmes dans un but thérapeutique. C’est ainsi que Marcel Réja, médecin psychiatre et auteur de L’Art chez les fous. Le Dessin, la prose, la poésie (1907) établit volontiers un lien entre primitivisme et folie, dans la mesure où les dessins de fous seraient comparables aux dessins d’enfants dans leur aspect “spontané”, voire impulsif, et donc plus aisés à analyser… Dans cette optique, un dessin de fou (à supposer qu’il soit fondamentalement différent d’un dessin d’individu “sain” à l’inverse du cas de Lautrec) constituerait un retour à un stade enfantin, le fou perdant toute construction rationnelle du monde et du langage. De fait, une incapacité à penser l’autre (l’enfant, l’étranger, le fou et plus largement toutes les marges de la société) en tant qu’être humain unique et l’institution d’une norme sociale se firent progressivement jour…

Oeuvre d’Emile Josome Hodinos, réalisée en internement entre 1876 et 1905.
De là naquirent les prémices d’une hypothèse visant à associer la folie au génie artistique, le fou et le génie appartenant au même “monde” selon Réja, à la différence notable qu’il ne saurait considérer les dessins de fous comme des oeuvres d’art… Cependant, les bases d’une relation entre génie et folie sont à rechercher du côté de Cesare Lombroso, médecin “anthropologue”, aliéniste et animaliste auteur de Génie et folie (paru dès 1866). D’après Lombroso, l’acte de création en lui-même serait un phénomène tout bonnement incompréhensible, voire “anormal”, et s’expliquerait donc de façon physiologique. Toujours cette fichue hérédité et cette soumission de l’esprit au corps. L’ensemble de ces théories scientifiques associant farouchement le génie à la folie devaient bientôt connaître une sombre manipulation sous le régime nazi, en 1937, lors d’une exposition intitulée L’Art dégénéré où étaient présentés des oeuvres d’artistes issus du mouvement expressionniste, de la nouvelle objectivité et d’artistes juifs mises en relation avec des dessins de la collection de Hans Prinzhorn (psychiatre chargé en 1919 de rassembler une collection de dessins d’aliénés) : la négation de l’autre en tant qu’être humain spécifique avait atteint là son plus sinistre degré d’extrémité…
La relation entre génie et folie trouva cependant une planche de salut précisément en la personne de Prinzhorn. Grâce à sa théorie sur la schizophrénie, il exclût totalement l’artiste contemporain du monde de l’aliénation mentale. En effet, d’après ses observations, il était à même d’affirmer que le schizophrène s’installe inconsciemment dans sa propre folie, alors que l’artiste s’éloigne volontairement de la réalité dans une attitude contraire à la soumission mentale. Pourtant, certains artistes eux-mêmes ont, à l’inverse, joué sur la corde romantique en associant sans pudeur génie et folie, d’Edgar Allan Poe affirmant que “la folie est la forme suprême de l’intelligence” aux surréalistes décomplexés vis-à-vis du poids de la maladie mentale dans la création artistique. A l’instar d’un enfant que l’on excuse d’une bêtise, la folie d’un artiste était un moyen commode pour la bourgeoisie bien pensante du XIXème siècle de fermer les yeux sur ses sautes d’humeur ou ses comportements déviants…
Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, pour le grand public, Vincent Van Gogh était un être mentalement irrécupérable puisque suicidé et qu’il n’y a aucun étonnement à avoir concernant l’affiche de la rétrospective consacré à Gustave Courbet au Grand Palais (ci-dessous) et qui servit notamment de couverture à une ancienne édition de poche du Horla, petit ouvrage de Guy de Maupassant narrant les aventures d’un homme flirtant avec… la folie.

Gustave Courbet, Le Désespéré, 1843-1845, collection particulière.
¹ Arsène Alexandre, extrait du Figaro du 30 mars 1899.
Complément à l’article :
Il était un petit homme, article du blog consacré à Henri de Toulouse-Lautrec.

Etrange raisonnement que celui qui consiste à penser que l’art, le grand, le vrai, le beau, avait obligatoirement un lien avec un dérèglement de notre cerveau ? Comme si la création ne pouvait se construire que dans état de déséquilibre de nos neurones.
Pourquoi ne pourrait-on créer en étant parfaitement sain de corps et d’esprit ?
Vaste sujet. D’ailleurs que sait-on sur notre cerveau ?
En attendant d’en savoir plus, ce que j’ai pu constater est que Van Gogh, comme Toulouse-Lautrec, était un être extrêmement intelligent et sensible. Il suffit de lire son courrier pour s’en rendre compte.
Merci pour cette note qui incite à la réflexion.
A vrai dire, ce genre de raisonnement avait surtout cours au XIXème siècle, à l’époque où le balbutiement de certaines sciences (dont la psychanalyse) était particulièrement prégnant. Bien évidemment, le but de ce billet n’est pas de brosser un tableau trop sombre de l’étude du “génie” artistique, mais de montrer comment certaines figures marquantes du XIXème siècle ont parfois abusé de l’association génie/folie.
Ce billet fait écho à un cours de cinquième année d’histoire de l’art étudiant la construction du mouvement expressionniste, dont les représentants ont parfois été taxés d’instabilité mentale. Il faut considérer cette association entre génie et folie sous l’angle d’un certain contexte historique et artistique: à chaque fois que l’on s’écarte d’une norme artistique (consciemment ou inconsciemment) au XIXème, on recherche les causes de cet écart, entre autres, du côté de la science.
Le cas de Van Gogh, que vous citez dans votre commentaire, me semble particulièrement intéressant, dans la mesure où l’une des sources de l’expressionnisme réside dans une partie (et une partie seulement) de l’oeuvre de cet artiste (ses autoportraits notamment). Mais, lorsque l’on se plonge dans sa correspondance, l’explication de la création par la folie ne tient déjà plus la route… De même pour Emile Josome Hodinos (cité dans le billet), qui était déjà un artiste avant d’être interné à 23 ans pour le reste de sa vie: sa prétendue altération du discernement ne s’est pas traduite par une quelconque tension visible dans son art. D’où l’importance de la culture personnelle de l’artiste, qui le marquera toute sa vie durant.
Il n’y a donc pas un “art des fous” et un “art des sains d’esprit”, et pourtant, on le considérait bel et bien sous cet angle-là au XIXème siècle.
Ouf je suis rassuré !
Mais l’interprétation de la folie n’est jamais bien loin derrière quelque chose que l’on ne comprend pas.
J’aime beaucoup cette définition : “l’artiste s’éloigne volontairement de la réalité dans une attitude contraire à la soumission mentale.”
Ton article est tout à fait d’actualité en ce moment, avec la grande expo des oeuvres Camille Claudel …
Désolée de passer aussi sporadiquement … mais c’est un plaisir à chaque fois renouvelé !
Merci à toi Sunny ;). Et c’est moi qui devrais me traiter de vilaine fille pour ne pas passer plus souvent sur le forum “Envie d’ailleurs”…