Lettre à mon directeur de recherche
29 septembre 2007 par Emily Pearl
“Caro P******** ¹,
Cette lettre, tellement inattendue, risque de t’étonner, de t’irriter même peut-être. J’espère que tu ne m’en voudras pas, mais il faut que je te l’écrive. Je voulais te le confier depuis quelques temps déjà, je n’arrive pas à comprendre comment il t’arrive parfois d’ignorer les ardentes plaintes de certains de tes étudiants de façon à ne pas entendre ce qu’ils te donnent à voir ? Nous avons la même passion pour l’art ; comment se fait-il qu’au moment de nous prendre par la main sur le chemin de la connaissance, nous puissions être aussi loin l’un de l’autre ? Je ne prétends pas que la voie de la recherche universitaire doit être arpentée unilatéralement et qu’il n’y aurait donc aucune autre possibilité de salut une fois l’extrémité de la voie de garage rencontrée.
Non, ce qui me préoccupe, c’est plutôt le type d’écran (fait d’erreurs d’appréciation, de difficultés de compréhension et d’une absence de goût pour toutes ces choses trop matérielles qui font pourtant tourner une université française) que tu sembles à tout prix, à certains moments, vouloir interposer entre toi et moi, une sorte de filtre solaire qui te protégerait de l’éclat de la vérité et préserverait les habitudes acquises dans lesquelles se fonde et se reconnaît notre communauté académique.
Ce n’est pas la première fois que nous n’avons pas le même avis mais, cette fois, je t’écris. Je t’écris pour te dire que notre rupture intellectuelle, déjà en germe dans mon esprit troublé d’incertitude et ivre de questionnements depuis quelques mois, doit être à présent déclarée et consommée. Je n’espère pas vraiment te convaincre du bien fondé de ma décision mais, peut-être, te faire t’interroger et faire vaciller ce qui a l’air d’être pour toi des certitudes et qui, pour moi, t’aveugle. Tu n’es pas d’accord, je le sais, avec l’idée que ton empire intellectuel sur quelques jeunes loups de la recherche puisse s’effondrer ainsi.
Je ne sais pas si tu m’auras lu jusqu’au bout. Je l’espère : il n’y a qu’à toi que je pouvais envoyer une telle lettre. Je me rappelle que tu aimes, toi, remettre en cause les idées reçues - même quand ce sont les tiennes. Tu te souviens de notre discussion sur la façon dont tu orchestrais tes séminaires l’année passée ? Là aussi, déjà, nous n’étions pas d’accord. Et si c’était l’envie de travailler ensemble qui nous séparait ?
Con tanti abbraci vigorosi ²
Bordeaux,
septembre 2007.” ³
¹ Pour des raisons de confidentialité, le prénom de la personne en question ne sera pas divulgué dans son intégralité.
² “Je t’embrasse fort” (embrasser au sens de prendre dans ses bras).
³ Cette Lettre à mon directeur de recherche (parodiant l’annonce de l’interruption de mon travail de recherche) est en quelque sorte un pastiche du premier chapitre d’On n’y voit rien de Daniel Arasse, intitulé “Cara Guilia”. Contrairement à son modèle original, ce simulacre de lettre se veut résolument humoristique et décalé.
