Il était un petit homme…
23 septembre 2007 par Emily Pearl

Edouard Vuillard, Portrait de Toulouse-Lautrec à Villeneuve-sur-Yonne, 1898, Musée Toulouse-Lautrec d’Albi.
L’art est une des seules joies de l’existence humaine capable de vous procurer des fulgurances semblant surgir du tréfonds de votre âme ou engendrer des décharges électriques foudroyantes à l’intérieur de votre cage thoracique, vous laissant à la fois exsangue et repu de stimulations sensorielles diverses. L’art d’Henri de Toulouse-Lautrec est un coup porté au coeur. L’impatience du trait, la morsure des couleurs ou la tendresse d’un portrait maternel au jardin concourent à l’attraction et à la fascination perpétuelle du spectateur.
Passé le premier choc, une énorme bouffée de tendresse m’envahit toute entière : tendresse à l’égard de ses modèles, anonymes ou anciennes gloires de Paris du temps où la butte Montmartre était encore un gigantesque cabaret-bordel à ciel ouvert, tendresse à l’égard de l’artiste, qui a peut-être regretté l’absence de celle de son père envers lui. Il en a sans doute conçu en retour une carapace d’auto-dérision, une armure d’humour, une sorte de pudeur quant à son physique atypique dissimulée derrière une extraversion feinte. Il s’adressait les plus sévères attaques avant que le monde ne les lui inflige :
Regardez cette tournure absolument dépourvue d’élégance, ce gros derrière, ce nez en pomme-de-terre… Il n’est pas joli, et cependant après avoir frappé à la porte, et sans s’arrêter au cri d’étonnement de Flavie la concierge… ça a monté l’escalier aussi vite que ses jambes (cassées deux fois, pauvres jambes !…) le lui ont permis
plaisantait-il avec sa grand-tante Joséphine du Bosc. Aurait-il suivi une autre voie que celle de la peinture s’il était né grand, mince, leste et bien portant ? Il en était convaincu :
Quand on pense que je n’aurais jamais été peintre, si mes jambes avaient été un peu plus longues !
Ses amis et ses ennemis partageaient tous, sans exception, le même constat amer et réducteur : Lautrec était difforme et enclin à l’ivrognerie. Mais eux, “pleins de santé, [connaissaient-ils] les Fièvres/Qui, le long des grands murs de l’hospice blafard/Comme des exilés, s’en vont d’un pied traînard,/Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?/Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?” ¹. Il adopta avec un étrange mimétisme le même manichéisme dans le regard qu’il portait à ses modèles, aux créatures chamarrées des bas-fonds parisiens ou bien encore aux figures de la haute société venues s’encanailler pour quelques sous dans les bordels mal famés de la capitale. Au Moulin Rouge, dans les rues de Montmartre ou au creux des maisons closes, Lautrec se trimballait de droite et de gauche avec ce même esprit alerte, ce même oeil acéré, cette même lassitude de la société mondaine -reine des faux-semblants, impératrice de l’hypocrisie imbécile-, et de l’académisme frileux.
Là [au bordel] était le nu, le nu en mouvement, non le nu conventionnel avec les modèles qui hanchent, qui prennent la pose en disant : “Moi j’ai posé pour Mr Bouguereau ou Mr Cabanel”. [...] Lautrec en avait assez des modèles professionnels, il lui fallait des êtres encore plus près de la nature, dont les gestes, les attitudes ne fussent point entravés. Il lui fallait de l’animal en liberté de mouvement. Et dans les maisons closes, pendant que certains de ses amis docteurs justifiaient aussi leur présence en se livrant à des études sur les nerfs et les coeurs de sujets souvent bons pour la Salpêtrière, Lautrec peignait, dessinait sans trêve, observant dans le détail la vie des recluses ².

Au Salon de la rue des Moulins, vers 1894, Musée Toulouse-Lautrec d’Albi.
Le mouvement… Quête ultime de l’artiste peu à peu rongé par un alcoolisme sévère. Le mouvement, générateur ou révélateur d’une pose, d’un regard, de la drôlerie, de l’élégance, de la déchéance ou du pathétisme confinant au tragique banal et quotidien. De La Goulue se livrant impudiquement à l’exécution d’un pas de French Cancan sur toute la hauteur d’une affiche pour le Moulin Rouge à l’élégance fatale d’une Jane Avril posant pour la promotion du Divan Japonais, il aura noirci des centaines de feuilles de papier à dessin, de cartons d’études de tableaux jamais exécutés, de lithographies, de ce crayon qui “flagelle, [...] marque au fer rouge, pour le bagne, pour la mort [...] Dans les tavernes, les restaurants de nuit, cet homme, qui ressemblait à un fou du Roi, passait sa vie à étudier le Paris du vice, le Paris de la noce, le Paris de l’orgie” ³.

La Goulue entrant au Moulin Rouge, 1891-1892, Museum of Modern Art de New-York.
Le Paris de la noce, le Paris de l’orgie eurent raison de ses maigres forces… L’ultime idylle sentimentale qu’il noua avec Louise Blouet durant la dernière année de sa vie ainsi que l’indéfectible tendresse maternelle l’accompagnèrent durant ses derniers instants.
C’était vraiment un être libre. Mais il n’y avait aucun parti pris dans son indépendance. [...] Les opinions de ce véritable indépendant pouvaient fort bien se rencontrer, par le fait du hasard, avec celles de tout le monde, c’était parce qu’il se trouvait inopinément sur la promenade publique où il n’était attiré par aucune habitude sociale, ni par l’heure de la musique. [...] Je vous le dis, ce petit homme était le maître du bord et ne suivait que sa foi (Tristan Bernard cité par Maurice Joyant dans Henri de Toulouse-Lautrec, Paris, 1927).
¹ BAUDELAIRE (Charles), Réversibilité, Spleen et Idéal, Les Fleurs du Mal.
² JOYANT (Maurice), Henri de Toulouse-Lautrec, Paris, 1927.
³ LEPELLETIER (E.), L’Echo de Paris, 10 septembre 1901.Compléments à l’article :
Pour en savoir plus sur Henri de Toulouse-Lautrec, rendez-vous sur un des sites français consacrés à l’artiste en cliquant sur la bannière.
Ou découvrez sa biographie grâce à l’ouvrage Toulouse-Lautrec, Les Lumières de la nuit de Claire et José Frèches, édité par Gallimard et la Réunion des Musées Nationaux dans la collection Découvertes (1991, réédité en 2002).

J’aime bien vos écrits. Ils sont parfois un peu trop intellectuels pour être bien compris mais cette note sur Toulouse-Lautrec me réjouit.
Comme vous le dites, la peinture de ce petit homme est un choc. Le trait est précis, direct, incisif. Cela nous pénètre sans aucun effort visuel.
J’ai déjà parlé de la Goulue dans une nouvelle. L’artiste aimait ses modèles, prostituées, danseuses ou amis et ils le lui rendaient bien.
Il savait que sa vie serait courte. Sa difformité, son mal-être le poussait à toutes les audaces. Quel bonheur aujourd’hui d’admirer ses toiles. Merci monsieur Lautrec.
Bonjour Alain et merci de votre visite !
Je prends bien note de votre remarque, mais j’aimerais que vous précisiez le fond de votre pensée afin de m’aider à avancer: qu’entendez-vous par “trop intellectuels” ? Est-ce un problème de vocabulaire utilisé, de thématiques ou de style de langage ?
Le but de ce blog étant de dépoussiérer l’histoire de l’art et de la faire partager au plus grand nombre, je suis toute ouïe.
En vous remerciant par avance de votre réponse.
J’ai relu quelques unes de vos notes. Je retire le « trop intellectuel »… C’est exagéré… On n’a jamais assez de connaissances et vous en avez beaucoup.
Je m’explique. Je suis un pur autodidacte en matière d’art. Le fond de ma pensée était que les spécialistes de l’art ont souvent du mal à communiquer leur savoir. Ils ont tendance à présenter l’art avec un vocabulaire et une technicité manquant d’une simplicité qui leur permettrait d’être mieux perçu par tous les non-initiés qui aimeraient comprendre.
Heureusement de nombreuses visions différentes de l’art peuvent coexister. La culture est multiple mais comme c’est difficile de la faire partager !
Me suis-je fait comprendre ?
Ne faites pas la tête, ce n’était pas une critique envers vous ! Personnellement, je trouve votre blog bien fait, avec un langage et un vocabulaire riches. Les thèmes sont originaux et enrichissants… Eh bé, comme ils disent chez ma femme, ça c’est des compliments !
Alors ne changez rien… Vous êtes vous-même… C’est l’essentiel.
Je me permets de vous mettre en lien également.
Merci pour votre explication Alain !
Je n’ai pas pris votre remarque comme une critique négative, bien au contraire: il était seulement important pour moi de connaître le fond de votre pensée afin d’adapter mon langage au besoin.
Je souhaite travailler au contact du public et lui faire partager ma passion de l’art et ce blog constitue en quelque sorte une première étape vers mon projet professionnel: il est donc utile (et formateur) que je prenne en compte les remarques de mes lecteurs.
Quoi qu’il en soit, je suis très touchée par la fin de votre commentaire: “Vous êtes vous-même, c’est l’essentiel”, vous n’auriez pu trouver plus beau compliment à me faire.
Re bonsoir Emilie, merci pour cette magnifique ballade avec Toulouse-Lautrec au coeur de Montmartre. Je l’aime énormément. Il y a longtemps j’étais tombée par hasard devant une de ses peintures (sans savoir qu’elle était de lui) : La toilette! Un choc! Les cheveux roux en chignon, la blancheur et la maigreur du dos… en frileuse danseuse, j’aimais souvent porter des bas épais noirs “style grand-mère” pendant que je peignais dans ma chambre .
J’ai donc acheté cette petite lithographie…. Avec un humour orgueilleux pour les visiteurs, j’avouais “C’est moi” peint Toulouse-Lautrec… les temps de réactions étaient longs avant de comprendre la supercherie.
Bref j’adore ses tableaux!
Je me permets aussi d’ajouter comme Alain, même si ton vocabulaire est parfois (pour moi) complexe, tes écrits sont très beaux et passionnants, à ce titre un grand merci et ne change rien !! Ils montrent sur ton blog un travail de très grande qualité, et permettent également d’enrichir notre vocabulaire ;-)) Alors tout simplement Bravo pour toutes ces recherches!!! Bisous
L’époque du SMS, de MSN n’arrange nullement l’enrichissement de notre langue, notre façon de nous exprimer, et c’est bien dommage, car le beau langage est agréable, plaisant à lire.
Je rejoins Evelyss et Alain lorsqu’ils te disent que ton vocabulaire est parfois complexe.
Je découvre à l’instant ton blog. Il est de qualité. La peinture est une de mes passions, aussi je vais prendre un certain plaisir à venir me promener chez toi, Emilie.
Ton blog sera dans mes liens très prochainement.
A bientôt
Loula
@ Evelyss et Loula: j’ai encore besoin de vos lumières concernant ce “problème” de vocabulaire. Lorsque vous dites qu’il est “parfois complexe”, est-il trop complexe ou seulement soutenu ? Parce que si mes lecteurs ne comprennent pas forcèment où je veux en venir, c’est un peu embêtant pour tout le monde… Merci d’avance pour votre aide (et merci de ta visite en ces lieux Loula)
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