Nos ancêtres les Gaulois…
8 mai 2007 par Emily Pearl
Les théories racialistes ayant eu cours durant le XIXème siècle et au début du siècle suivant ont considérablement influencé la perception de l’art et les réflexions menées sur les origines de ce dernier à cette même époque. Ainsi, nombre d’auteurs, d’historiens de l’art ou de la littérature se sont appuyés sur ces théories dites racialistes (et non pas systématiquement racistes au sens où on l’entend aujourd’hui, bien que la frontière soit très ténue, voire nulle dans certaines écrits anciens) pour retracer les balbutiements d’une certaine forme d’art ou d’un genre littéraire donné selon des critères nationalistes.
Il était ainsi possible, au XIXème siècle, d’affirmer que certains peuples subissaient l’influence d’un certain type de “climat” (c’est-à-dire de leur environnement et non des conditions météorologiques) et de la “race” à laquelle ils appartenaient (j’emploie délibérément ce terme entre guillemets car je n’exprime en aucun cas une pensée strictement personnelle mais ne fais que reprendre des termes qui avaient largement cours au XIXème siècle et au début du XXème). De plus, il était couramment admis que certaines civilisations étaient purement et simplement dépourvues de toute forme d’art en raison de l’absence d’aptitudes jugées nécessaires à l’émergence de l’art. Si par bonheur ou par chance, une civilisation lointaine (éloignée de l’Europe de l’Ouest s’entend) était reconnue comme étant à l’origine d’un art qui lui était propre, celui-ci était constamment jugé sur la base des “merveilles” produites par l’art occidental et pouvait ainsi être aisément tourné en ridicule, car jugé par trop “primitif”. Enfin, il faut impérativement de nos jours garder à l’esprit qu’au XIXème siècle et dans les premières années du XXème, ces théories racialistes avaient force de vérités scientifiques absolues dans un contexte où de nombreux érudits partaient en quête de l’origine de divers phénomènes tels que l’apparition de l’homme, de la pensée, de l’art ou encore de la politique.
Voici de quelle façon, en 1923, Gustave Lanson (alors directeur de l’Ecole Normale Supérieure) expliquait la naissance de la littérature française dans son Histoire illustrée de la littérature française.
Il ne nous appartient pas - et il serait sans doute infructueux - de rechercher ce qui nous est parvenu du sang ou de l’humeur de nos aïeux celtes ou gaulois, dans quelle mesure précise, de quelle façon la conquête romaine et l’immigration franque ont modifié le tempérament de la race, où s’étaient déjà mêlés plusieurs éléments. César et Strabon nous font un portrait des Gaulois de leur temps, où certains traits permettent de nous reconnaître:
le courage bouillant et inconsidéré
le manque de patience et de ténacité
la soudaineté et la mobilité des résolutions
l’amour de la nouveauté
un certain sens pratique
la pente à se mêler des affaires d’autrui pour la justice
le goût de la parure et de l’ostentation
le goût de la parole et de l’éloquence
Tout cela est français. [...] Un abîme sépare aujourd’hui le génie celtique de l’esprit français. [...] Tout ce qu’il est permis d’inférer de la littérature gallo-romaine, c’est l’aptitude et le goût de la race pour l’exercice littéraire. [...] Notre nation ce me semble, est moins sensible qu’intellectuelle : plus capable d’enthousiasme que de passion, peu rêveuse, peu poétique, plus finement que fougueusement artiste et selon le degré de précision et d’abstraction que comportent les arts, plus douée pour la sculpture et l’architecture que pour la musique. [...] Elle poursuit la précision jusqu’à la sécheresse et préfère la clarté à la profondeur. [...] Race plus raisonnable que morale parce qu’elle est gouvernée par la notion du Vrai plutôt que du Bien, plus facile à persuader par la justice que par la charité, indocile même quand elle est gouvernable, tenant plus à la liberté de parler qu’au droit d’agir et encline toujours à railler l’autorité pour montrer l’indépendance de son esprit.
[...] La forme inférieure du type français, c’est l’esprit gaulois, avec son insouciante polissonnerie et son inintelligence des intérêts supérieurs de la vie, ou le bon sens bourgeois trop souvent terre à terre, indifférent à tout, hors les intérêts matériels, plus jouisseur que sensuel et plus attaché au gain qu’au plaisir. [...] La forme frivole du type français, c’est l’esprit mondain, creux et brillant, mousse légère d’idées qui ne nourrit ni ne grise. [...] Enfin, la forme grave et supérieure de notre intelligence, c’est l’esprit d’analyse, subtil et fort, et la logique, aigüe et serrée : le don de représenter par une simplification lumineuse les éléments essentiels de la réalité. [...] C’est le don de l’invention psychologique et de la construction mathématique.
Voilà les ressources et les dispositions principales que l’esprit français apporte pour faire sa littérature [...] : voilà les traits principaux et permanents pendant dix siècles d’intense production littéraire.
Aussi contestable que cette propension à catégoriser et décortiquer les oeuvres de la production littéraire française depuis la fin de l’Antiquité jusqu’aux balbutiements du XXème siècle puisse paraître, les différentes strates du “type français” décrites ci-haut par Gustave Lanson perdurent encore aujourd’hui jusqu’à être raillées plus ou moins subtilement par les observateurs étrangers. En effet, quel journaliste étranger n’a-t-il point fait voisiner au cours de sa carrière ”l’esprit d’analyse subtil et fort”, mâtiné d’un soupçon de rationnalité, et l’image d’Epinal du gentil grand-père revenant du marché une baguette sous le bras et la tête abritée d’un béret ? Bien que le terme de “race” soit aujourd’hui banni de tout homme rigoureusement formé aux principes de la République française, cette curieuse tendance de l’esprit humain à la catégorisation des ethnies et des nations n’en est pas moins vivace.
En poussant la logique de Gustave Lanson jusqu’à son terme, il apparaît nettement que chaque société, chaque civilisation, serait à même d’exceller dans une forme d’art plutôt qu’une autre (et ce, lorsque l’on daigne lui reconnaître un certain talent pour l’art tout court) selon un déterminisme que l’on est en mesure d’identifier, mais dont on ignore les causes profondes (si causes il y a). Ce hiératisme intellectuel, sous des dehors on-ne-peut-plus scientifiques et implacables, est proprement édifiant. Cependant, après avoir bu le calice jusqu’à la lie, Gustave Lanson concède à l’issue de sa démonstration (que je n’ai pas retranscrite ici) que ce déterminisme “nationaliste” et collectif ne transparaît jamais clairement dans une oeuvre littéraire en raison d’une certaine atténuation par les caractères individuels.
A l’heure où le débat concernant “l’identité nationale” fait rage, il est sans doute fort regrettable que le “génie celtique” n’ait point susurré à l’oreille de nos hommes politiques, qu’une fois de plus, l’histoire les avait précédés…
Source bibliographique :
LANSON (Gustave), L’Histoire illustrée de la littérature française, Hachette, 1923.

Tiens, je n’avais jamais réfléchi à ça avant… Un blog qui fait réfléchir: bravo ! Vous avez un blog intelligent, continuez à embellir la blogosphère… A bientôt !
Merci beaucoup pour votre commentaire Marione !
Je dois avouer que je n’avais jamais envisagé les choses sous cet angle-là avant de rentrer en troisième année d’histoire de l’art à l’université… (ce qui est fort dommage d’ailleurs !).
A bientôt !