06
mar

La Vénus mexicaine

Autoportrait en robe de velours
Frida Kahlo, Autoportrait en robe de velours, 1926, collection privée (Mexico City).

Le corps d’une jeune fille au regard dur et sensuel qui vous sonde plus qu’il ne se pose sur vous, mais la main délicate et caressante en chemin vers son coeur battant sous l’étoffe rouge sombre, dans un geste mi-abandonné, mi-repoussant. La finesse de la silhouette et la distinction aristocratique du visage, à la bouche finement ourlée de corail et les pommettes discrètement rehaussées de rouge brique, fièrement campé dans mon champ de vision semblent pourtant étrangement précaires au regard de la noirceur du paysage sur lequel elles se découpent. Des tourments qui s’annoncent, elle ne paraît rien en pressentir. Comment peut-elle se planter ainsi, se figer dans une attitude vaguement maladroite de femme fatale, infiniment intrigante cependant et ne rien percevoir du vacarme des orages à venir ? A coup sûr, ce petit corps de femme-girafe faussement fort ne résistera pas aux intempéries entachant l’horizon de sombres volutes marines. Mais un appel du regard, un presque rien dans les yeux, trahit l’assurance trompeuse de la jeune femme trop bien parée. Elle ne tourne pas le dos aux remous par inconscience du danger imminent, elle les ignore car elles ne les connaît déjà que trop bien.

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29
fév

Infernal

Albi, septembre 2007.
D’un couvercle de grisaille inoffensive, le ciel plante tout à coup un décor apocalyptique au-dessus de nos têtes. L’air encore chaud de l’été finissant se charge soudain d’une humidité surnaturelle qui ne demande qu’à s’abattre sur le premier obstacle venu, fut-il aussi massif que la cathédrale de la ville. Les premières trombes déboulent sur le toit du monument dans un grondement sourd. Un bref coup d’oeil à destination de l’extérieur me renseigne sur l’état chaotique des conditions météorologiques : les gouttes de pluie, mues par une puissance extraordinaire, défilent en rangs serrés à l’horizontale, percutant de plein fouet la moindre surface perpendiculaire. Prisonnière béate entre les murs de la cathédrale, débute alors une seconde inspection des lieux, plus minutieuse, mais aussi plus inquiète, que la première.
 
De la nef et du choeur plongés dans une pénombre irréelle n’émergent que quelques points lumineux çà et là, créés par des spots salutaires. Au fur et à mesure de ma lente progression vers le choeur, comme engloutie par une force d’attraction indétectable au premier abord, les gloussements et les intonations incrédules des badauds observant la tempête disparaissent dans une brume ouatée. Le ciel tremble et s’ébroue dans un ronflement martial, mais je m’en sens protégée par ces titanesques murs de briques roses plusieurs fois centenaires. Ils en ont vu d’autres. Pourtant, un sentiment d’instabilité trouble obstinément mon esprit. Je connais ces lieux pour m’y être déjà rendue quelques années auparavant. Je pressens leur force magnétique et leur puissance insoupçonnée. Je sais ce que je vais trouver là-bas, au terme de la nef. Je devine déjà des corps aux formes imprécises au travers du brouillard enveloppant ma perception du monde extérieur.
Ce que je ne sais pas en revanche, c’est que tout un monde se dessine et grouille à même les murs incurvés du choeur. Par un singulier raccourcissement de l’espace-temps, les voix de ces êtres en attente du Jugement Dernier résonnent tout à coup dans ma tête.  
31
jan

Haut les masques !

Entre plumes et soie, hommes et femmes, vieillards et galopins, riches et pauvres se côtoient, se rencontrent, s’affrontent, se frôlent dans un bruissement d’étoffes et la résonance de leurs pas sur les rives du Grand Canal. La foule en liesse se déverse en flots ininterrompus dans les boyaux étroits et humides du centre-ville. Qui fête-t-elle ? Ou plutôt que fête-t-elle ?

23
déc

Méfiez-vous des imitations

L’histoire de l’art n’est pas une science exacte. A dire vrai, je ne considère pas cette discipline comme étant une “science” à proprement parler, c’est-à-dire “une discipline ayant pour objet l’étude des faits, des relations vérifiables” (définition du Petit Larousse 2005). Qu’est-ce qu’un fait en histoire de l’art ? Une oeuvre sculptée, peinte, crayonnée ? Ou bien sont-ce les traces historiques, écrites, engendrées par la création des-dites oeuvres ? Quand bien même des esprits supérieurs et savants auraient décidé d’instituer ces traces écrites en tant que “faits” en histoire de l’art, par quel raisonnement alambiqué leur serait-il possible de discerner la subjectivité propre à leurs auteurs de la “réalité historique” ? Autant d’interrogations suscitées par la pratique quotidienne et prosaïque de l’histoire de l’art, impliquant nombre d’incertitudes quant au rassemblement du corpus d’oeuvres d’un artiste donné. L’oeuvre peint de Rembrandt (1606-1669) connut à ce titre déboires et rebondissements en tous genres…

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10
nov

Les fous des pinceaux

C’est bien connu, pour qualifier une personne plus ou moins proche qui nous semble délicieusement “dérangée”, on en dit volontiers qu’elle est un peu “artiste”. Et l’on a inversement tendance à penser que tous les artistes sont, à un degré plus ou moins profond, “dérangés”… Derrière ce vocable peu flatteur, se cache toute une tradition sémantique héritée du XIXème et du début du XXème siècle, désormais infiltrée dans le langage courant.

Devant ce que certains penseurs du XIXème siècle qualifiaient de “délitement”, voire de dégénérescence, de l’art figuratif, il fallait nécessairement que les productions d’artistes tels qu’Edvard Munch ou James Ensor soient le fruit d’esprits malades et torturés. Evidence socialement plus acceptable dans une société où le rapport à l’autre (la femme, l’artiste, l’enfant, le “sauvage” etc.) était analysé sous l’angle du cloisonnement et de la prédétermination… Vous étiez artiste, mais vous aviez eu la mauvaise idée de faire partie d’une famille où les cas de troubles bipolaires (comprenez ”troubles maniaco-dépressifs”) étaient légion et vous étiez bon pour l’asile. Quand bien même vous seriez le seul membre maniaco-dépressif de votre famille que vous n’en seriez pas moins fou… ou moins artiste. Est-il sincèrement permis de penser que cette oeuvre réalisée par Henri de Toulouse-Lautrec, alors interné dans une maison de santé à Neuilly pour des problèmes d’alcoolisme sévère, en 1899 soit le fruit d’un esprit malade et torturé ?

Au cirque, marche espagnole
Henri de Toulouse-Lautrec, Au Cirque: marche espagnole, 1899.

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Prochain accrochage


- Elaboration des prochains billets en cours, au programme : Keith Haring et le cimetière du Père-Lachaise.

- Pensée du jour : "Qui cherche l'infini n'a qu'à fermer les yeux" (Milan Kundera).

à vot' bon coeur m'sieurs dames !



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